La crise de la main-d’œuvre explose sur les routes

Trente tracteurs ont coupé la route C-14 ce jeudi matin à hauteur de Cervera, dans la comarca de la Segarra. La protestation, convoquée par des organisations agricoles, a paralysé la circulation pendant des heures et mis sur le bitume le désespoir d’un secteur qui ne demande plus, mais exige. Selon le journal Segre, les agriculteurs ont bloqué la voie pour dénoncer l’absence de solutions face à trois problèmes qui asphyxient le monde agricole de la région de Lleida : le renouvellement des générations, la pénurie de main-d’œuvre qualifiée et la bureaucratie administrative.

Les Mossos d’Esquadra se sont rendus sur place pour gérer la déviation du trafic, mais ne sont pas intervenus pour déloger les manifestants. Les tracteurs, alignés en barrière, arboraient des pancartes avec des slogans comme « Le monde agricole se meurt » et « Des solutions maintenant ». Cette image résume l’exaspération d’un secteur qui représente 12 % du PIB de la province de Lleida et qui emploie des milliers de familles.

300 conducteurs de tracteur qui n’existent pas

La protestation n’est pas un fait isolé. Elle répond à une crise structurelle que le monde agricole de Lleida dénonce depuis des mois. Selon les données recueillies par Segre, l’organisation Joves Agricultors i Ramaders de Catalunya estime qu’il manque au moins 300 conducteurs de tracteur et ouvriers spécialisés dans la province de Lleida. Ce sont 300 postes que les entreprises agricoles ne parviennent pas à pourvoir, ce qui freine la production et met en péril la viabilité de nombreuses exploitations.

Vicenç Pascual, porte-parole de JARC et responsable d’Agritecnia, l’a exprimé clairement dans des déclarations au même journal : « Le problème n’est pas d’acheter un tracteur ou une ensileuse, c’est le personnel pour l’utiliser ». Le paradoxe est évident : les entreprises sont prêtes à investir dans la machinerie et la technologie, mais elles ne trouvent pas de travailleurs disposés à les utiliser. Le manque de personnel s’aggrave à des moments clés comme la campagne de moisson, qui a déjà commencé et qui nécessite un nombre élevé de conducteurs de tracteur pour récolter la production. Sans eux, les agriculteurs sont contraints de laisser les champs sans récolte, entraînant des pertes de plusieurs millions d’euros. La situation est particulièrement critique dans les comarques comme le Segrià, l’Urgell et la Noguera, où la production de céréales et de fourrages est intensive.

La solution colombienne : 2 000 saisonniers qui ne suffisent pas

Face au manque de main-d’œuvre locale, les organisations agricoles ont dû chercher des solutions désespérées. Unió de Pagesos a recruté 2 000 travailleurs colombiens rien que pour la cueillette des fruits. Ce chiffre, fourni par l’organisation elle-même, démontre l’ampleur du problème : sans ces saisonniers étrangers, la campagne fruitière de Lleida — la plus importante de Catalogne et l’une des plus grandes d’Espagne — ne pourrait tout simplement pas avoir lieu.

Cependant, le recrutement à l’étranger n’est pas une solution durable. Les agriculteurs dénoncent que la bureaucratie pour traiter les contrats est lente et lourde, et que souvent les travailleurs arrivent en retard pour la campagne. De plus, le manque de logement et de services de base pour ces saisonniers génère des tensions dans les communes rurales, qui voient leur population doubler pendant les mois de récolte sans disposer d’infrastructures adéquates.

Le problème de fond est que le monde agricole de Lleida n’est pas attractif pour les travailleurs locaux. Les salaires, bien que compétitifs dans le secteur, ne compensent pas la dureté du travail, la saisonnalité et l’absence de perspectives d’avenir. Les jeunes préfèrent émigrer vers les villes ou chercher un emploi dans d’autres secteurs, laissant le monde agricole entre les mains d’une population vieillissante qui ne trouve pas de relève générationnelle.

L’inaction de la Generalitat : des promesses non tenues

Pendant que les agriculteurs coupent les routes, la Generalitat de Catalogne continue de ne pas offrir de réponses concrètes. Le Département de l’Action Climatique, de l’Alimentation et de l’Agenda Rural, dirigé par David Mascort, a annoncé à plusieurs reprises des mesures pour stimuler le renouvellement des générations et faciliter l’embauche, mais les résultats brillent par leur absence.

Les agriculteurs dénoncent que les aides au renouvellement générationnel sont insuffisantes et que les formalités bureaucratiques pour y accéder sont si complexes que beaucoup renoncent. De plus, ils critiquent que la Generalitat n’ait pas mis en place de programmes de formation spécifiques pour les conducteurs de tracteur et les ouvriers qualifiés, une carence qui freine la capacité du secteur à trouver des travailleurs.

La protestation sur la C-14 est un avertissement. Les agriculteurs ont démontré qu’ils sont prêts à prendre des mesures drastiques s’ils ne sont pas écoutés. Les organisations agricoles ont annoncé qu’elles maintiendraient la pression avec de nouvelles mobilisations si la Generalitat ne présente pas un plan d’urgence pour aborder la crise du monde agricole.

L’avenir, une inconnue

L’image des trente tracteurs bloquant la C-14 restera gravée comme le symbole d’une crise qui ne cesse pas. Si la Generalitat n’agit pas d’urgence, le monde agricole de Lleida risque de perdre sa compétitivité et de voir de nombreuses exploitations fermer leurs portes.

La solution passe par une combinaison de mesures : faciliter l’embauche de travailleurs étrangers avec moins de bureaucratie, lancer des programmes de formation professionnelle spécifiques au secteur agricole et offrir des incitations fiscales et des aides directes aux jeunes qui souhaitent se consacrer à l’agriculture. Mais surtout, il faut de la volonté politique. Et celle-ci, pour l’instant, brille par son absence au Palau de la Generalitat.

Les agriculteurs de Lleida ont démontré qu’ils sont prêts à se battre pour leur avenir. C’est maintenant à l’administration de jouer. Si elle ne le fait pas, le monde agricole de Lleida continuera de saigner, et les routes de la province continueront d’être témoins d’un désespoir qui ne trouve pas d’issue.