Aux abords de Corbins, une dizaine de migrants survivent tant bien que mal entre tôles et plastiques. Certains ont leurs papiers en règle. D’autres sont en train de les régulariser. Mais tous partagent le même toit de misère : un bidonville. Le service de soutien aux personnes sans papiers mis en place par Cáritas Diocesana, en collaboration avec la mairie de Corbins, a mis au jour une réalité gênante que l’administration préfère ignorer : le sans-abrisme s’étend dans les villages du Segrià et de la Noguera, et avoir ses documents en règle ne signifie pas avoir un toit.
Bidonvilles dans le Segrià : au-delà de Corbins
Le phénomène n’est pas ponctuel. Selon le reportage publié par Segre, les implantations de logements insalubres et de bidonvilles ont été localisées dans au moins quatre municipalités du Segrià et de la Noguera : Corbins, Torrelameu, Vilanova de la Barca et Alcarràs. À Corbins, il existe précisément deux implantations distinctes : l’une de type bidonville, occupée toute l’année par une dizaine de migrants, et l’autre de logements insalubres qui s’accroît de façon saisonnière pendant les mois d’été, coïncidant avec le pic de la campagne fruitière.
L’afflux de migrants explose justement pendant la campagne des fruits. Des hommes jeunes, en majorité Sénégalais et Subsahariens, arrivent attirés par la promesse d’un emploi temporaire qui, dans de nombreux cas, ne couvre même pas les besoins de base en matière de logement. Le résultat est prévisible : ils dorment à la belle étoile, dans des hangars abandonnés ou dans des cabanes construites avec des matériaux de chantier et des restes de taille.
Dans la ville de Lérida, la situation n’est pas meilleure. Des quartiers comme le Casc Antic et Cappont comptent plusieurs implantations de personnes sans-abri. La différence est que, dans le centre urbain, la visibilité est plus grande et la pression sur les services sociaux municipaux aussi. Dans les villages, en revanche, le problème est invisibilisé : il se trouve en dehors du noyau urbain, loin des regards des habitants et, surtout, loin des compétences de mairies qui manquent de ressources pour y faire face.
Le témoignage de Samuel : trois ans en Espagne et un silence administratif
L’un des visages du reportage est Samuel, un Sénégalais qui est en Espagne depuis trois ans. Son témoignage est déchirant par ce qu’il révèle de la bureaucratie : « J’ai demandé mes papiers il y a deux mois, mais ils n’ont pas répondu. » Ce n’est pas un cas isolé. Un autre Samuel, également sénégalais, montre un document qui « a expiré », le même papier avec lequel il avait travaillé durant la campagne précédente.
La régularisation, quand elle arrive, ne résout pas le problème de fond. La phrase clé du reportage le résume avec crudité : « les papiers, bien qu’ils aident, ne constituent pas à eux seuls une garantie d’accès à l’inclusion ». Autrement dit, un migrant peut avoir son NIE, son permis de travail et sa carte de santé, mais s’il n’a pas de contrat de location attestant un domicile, s’il n’a pas de fiche de paie prouvant des revenus stables, s’il n’a pas de caution bancaire, il continuera à dormir dans un bidonville.
Cette donnée est fondamentale pour comprendre la dimension du problème. Il ne s’agit pas seulement d’immigration irrégulière, bien que celle-ci existe. Il s’agit du fait que le système d’accueil espagnol, et en particulier le catalan, a privilégié la régularisation administrative sur l’intégration réelle. On régularise la personne, mais on ne lui offre ni logement, ni emploi stable, ni accompagnement social qui lui permette de sortir du cercle de l’exclusion. Le résultat est une population flottante, précaire, qui vit au jour le jour et qui, lorsque la campagne se termine, se retrouve à la rue.
Cáritas et l’intervention sociale : colmater les brèches de l’État
La réponse institutionnelle, jusqu’à présent, a été insuffisante. Le service de soutien aux personnes sans papiers de Cáritas Diocesana, activé cette semaine à Corbins, est un exemple de la manière dont les entités sociales suppléent aux carences de l’administration. Jordi Verdú, responsable de Cáritas, l’a dit clairement : « Nous aidons des gens en situation irrégulière, invisibles pour le système. »
Le mot-clé est « invisibles ». Parce que le système ne les voit pas, ne les recense pas, ne les prend pas en charge. Ils ne figurent pas dans les recensements municipaux, ils n’ont pas accès aux services sociaux ordinaires, ils ne peuvent pas s’inscrire au registre communal. Et sans inscription au registre, pas d’accès à la santé publique, à l’éducation des adultes, aux aides sociales. Ce sont des citoyens de seconde zone, pris au piège d’un vide bureaucratique dont seules les entités religieuses et les ONG peuvent les sortir, et seulement de manière temporaire.
L’intervention de Cáritas à Corbins est louable, mais elle révèle aussi une réalité gênante : sans l’action de ces entités, l’État laisserait ces personnes dans la plus absolue déprotection. La question que devrait se poser l’administration autonome, et en particulier le Département des Droits Sociaux de la Generalitat, est de savoir pourquoi il n’existe pas de plan spécifique pour les bidonvilles dans les comarques de Lérida, alors que le phénomène est connu et récurrent depuis des années.
Insécurité et coexistence : un problème qui ne peut être ignoré
Pour les habitants de Corbins, Torrelameu, Vilanova de la Barca et Alcarràs, la prolifération des bidonvilles n’est pas un problème abstrait. C’est une source d’insécurité, de conflits de voisinage et de dégradation de l’espace public. Les implantations manquent généralement d’eau potable, d’électricité et d’assainissement, ce qui génère des problèmes de salubrité. De plus, l’absence de contrôle policier favorise l’apparition d’activités illégales : vente ambulante sans licence, squats, petits vols dans les exploitations agricoles.
Les citoyens de Lérida qui se sentent espagnols et qui sont préoccupés par l’immigration irrégulière et l’insécurité ont raison d’être vigilants. Mais la solution ne passe pas par la criminalisation des migrants, mais par une gestion responsable des affaires publiques. Si l’administration n’offre pas d’alternatives de logement digne, si elle ne contrôle pas les implantations, si elle ne garantit pas la sécurité en milieu rural, le problème ne fera que croître.
Les mairies, de leur côté, se trouvent dans une position difficile. Elles n’ont pas de compétences en matière d’immigration et de logement, et leurs budgets sont limités. La collaboration avec Cáritas est un pansement, mais pas une solution structurelle. La Generalitat et le gouvernement central doivent se coordonner pour offrir une réponse intégrale qui inclue un hébergement temporaire, une formation professionnelle, un accompagnement social et, surtout, un contrôle effectif des implantations illégales.
Clôture : l’avenir des « nouveaux Léridaniens » tient à un fil
La réalité est têtue : tant que la campagne des fruits continuera d’attirer des milliers de travailleurs temporaires, et tant qu’il n’existera pas de politique de logement social garantissant un toit digne à ceux qui arrivent, les bidonvilles continueront de proliférer. Les « papiers » ne sont pas la solution ; ils ne sont que le premier pas. Le véritable défi est l’inclusion réelle, et celle-ci passe par le logement, l’emploi stable et la coexistence citoyenne.
Les « nouveaux Léridaniens », comme les appelle le reportage, ne peuvent plus rester invisibles. Mais ils ne peuvent pas non plus être utilisés comme excuse pour alimenter des discours de haine ou pour justifier l’inaction administrative. La société léridanienne, constitutionnaliste et espagnole, a le droit d’exiger de l’ordre, de la sécurité et une gestion responsable. Mais elle a aussi l’obligation morale de ne pas regarder ailleurs pendant qu’une dizaine d’hommes dorment dans un bidonville aux abords de Corbins, avec ou sans papiers en règle, en attendant que quelqu’un, un jour, leur rende leur dignité.
La question qui reste en suspens, et à laquelle l’administration devrait répondre, est simple : combien de campagnes des fruits faudra-t-il encore pour que le Gouvernement de la Generalitat et le Gouvernement espagnol agissent ? Parce qu’en attendant, à Corbins, Torrelameu, Vilanova et Alcarràs, l’hiver approche et les bidonvilles n’ont pas de chauffage.