Le recensement des disparus à Lleida dépasse le millier, avec 447 fosses documentées

Dans les comarques de Lleida, des familles vivent depuis près de neuf décennies sans savoir où reposent les restes de leurs proches. Le recensement des disparus à Lleida pendant la Guerre civile et le franquisme, mis à jour par la Direction générale de la Mémoire démocratique, a dépassé le millier de noms dans la province. Derrière chacun se cache une histoire de douleur, d’incertitude et, surtout, d’abandon institutionnel.

La carte de l’horreur : 447 fosses et 70% de soldats oubliés

Les données officielles, publiées par le journal Segre, dressent un tableau bouleversant. Dans la province de Lleida, 447 fosses communes de la Guerre civile et de la dictature franquiste sont documentées. Elles contiennent les restes de personnes disparues, dont près de 800 résidaient dans les comarques de Lleida et d’autres ont été vues pour la dernière fois sur le territoire du Ponant et des Pyrénées, bien qu’elles soient originaires d’autres régions d’Espagne.

Mais ce qui est le plus révélateur dans ce recensement, selon les explications fournies à Segre par le technicien et historien de la Direction générale de la Mémoire démocratique, Juli Cuéllar, c’est la nature des victimes. Cuéllar a souligné que la grande majorité sont des hommes, jeunes, et dans 70% des cas des soldats qui ont été mobilisés de force et qui sont morts au combat sur la ligne de front du Segre-Pallars.

Ces données détruisent le récit simpliste souvent construit autour de la mémoire historique. Il ne s’agit pas majoritairement de militants politiques exécutés à l’arrière, mais de jeunes recrues enrôlées de force, beaucoup d’entre eux paysans et ouvriers, morts en défendant une ligne de front dont presque personne ne se souvient aujourd’hui. Le front du Segre-Pallars fut, après celui de l’Èbre, le deuxième théâtre de guerre le plus meurtrier en matière de disparus dans toute la Catalogne. Une bataille oubliée qui a coûté la vie à des milliers de jeunes gens qui n’avaient jamais demandé à aller à la guerre.

Bureaucratie contre douleur : le long chemin pour retrouver les morts

Le processus de localisation des disparus est, pour le moins, décourageant. Selon les détails du reportage de Segre, la recherche n’est activée qu’après la demande d’une famille. À partir de là, les techniciens de la Direction générale doivent consulter les archives municipales, militaires – en particulier les Archives générales militaires d’Ávila – et le Centre documentaire de la Mémoire historique de Salamanque. Un périple bureaucratique qui peut durer des années et qui, dans de nombreux cas, n’aboutit à aucun résultat.

Le cas d’Eduardo, un homme de 30 ans mort en janvier 1939 dans un village de Lleida, est paradigmatique. Eduardo a laissé une femme et deux enfants. Sa famille ignore encore l’endroit exact où reposent ses restes. Quatre-vingt-sept ans plus tard, l’incertitude demeure la même. Ce n’est pas un cas isolé : le recensement inclut un millier de personnes aux histoires similaires.

Pendant ce temps, le recensement autonome des personnes disparues – qui dans toute la Catalogne totalise 8 000 inscriptions – continue de croître. Chaque nouvelle entrée rappelle que la machine de la mémoire avance à un rythme incompatible avec l’âge des familles qui attendent encore des réponses. Les petits-enfants de ces soldats mobilisés de force vieillissent. Beaucoup mourront sans savoir où reposent leurs grands-pères.

Une dette qui ne connaît pas de drapeaux

Ce qu’il y a de plus tragique dans cette situation, c’est que la mémoire de ces jeunes soldats mobilisés de force ne devrait pas être une monnaie d’échange politique. C’étaient des Espagnols, des Catalans, de droite et de gauche, croyants et athées. Beaucoup d’entre eux n’avaient même jamais voté. Ils ont été arrachés à leurs foyers, vêtus d’un uniforme qu’ils n’avaient pas choisi et envoyés mourir sur un front qui n’est aujourd’hui qu’une ligne sur les cartes des historiens.

Le front du Segre-Pallars fut le théâtre de l’une des batailles les plus sanglantes de la Guerre civile en Catalogne. Des milliers de soldats républicains y sont morts, dont beaucoup de conscrits forcés, essayant de contenir l’avancée des troupes franquistes. Leurs corps sont restés éparpillés dans les champs, les ravins et les fossés. Quatre-vingt-sept ans plus tard, beaucoup d’entre eux y sont toujours.

La Generalitat a l’obligation morale et légale d’accélérer le processus de localisation et d’exhumation. Mais elle a aussi la responsabilité de le faire sans instrumentaliser la douleur des familles. La mémoire ne peut pas être une arme de jet entre blocs politiques.

L’avenir des oubliés

Le recensement des disparus à Lleida est un document vivant. Chaque année, de nouveaux noms, de nouvelles histoires, de nouvelles familles qui osent demander s’ajoutent. Mais le temps joue contre eux. Les derniers témoins directs de cette guerre disparaissent. Les fils de ces soldats sont déjà très âgés. Si l’administration n’accélère pas le rythme, beaucoup mourront sans avoir accompli leur dernier vœu : savoir où sont les leurs.

Les 447 fosses de Lleida restent fermées. Les familles attendent toujours.

La véritable dette historique de la Catalogne ne se paie pas seulement avec des lois mémorielles ou des déclarations grandiloquentes. Elle se paie avec des moyens, des ressources et une volonté politique d’exhumer, d’identifier et de restituer à leurs familles les restes de ces jeunes gens qui n’auraient jamais dû mourir dans une guerre qu’ils n’avaient pas choisie. Jusqu’à ce que cela arrive, le recensement des disparus restera, plus qu’un document, une accusation silencieuse contre ceux qui préfèrent la propagande à la gestion de ce qui est vraiment important.